T
anger.
Des files de voitures françaises, italiennes, belges... attendent.
Surchargées. Un mètre de hauteur sur les galeries, des VTT accrochés
à l'arrière, des sacs énormes, des valises, des victuailles,
des cadeaux pour la famille, de la vaisselle, des meubles quelquefois... Presque
des images d'exode ! Pourtant le cliché "facances" a bien
vieilli.
Terminées,
ces files de vieilles épaves à roulettes surchargées
où s'entassaient gamins déshydratés et
valises mal ficelées. Désormais,les enfants ont plus d'espace
à l'arrière et la Mercedes a remplacé la vieille 404
familiale.
"On voit de plus en plus de voitures neuves", remarque Mohammed
Ainouz, délégué régional de la Fondation Hassan
II pour les MRE. "Les nouveaux MRE sont en plein dans la société
de consommation".
"De plus en plus en de jeunes viennent sans leurs parents, seuls ou avec
des amis français par
exemple"
remarque le capitaine Houda Foudel, commandant du groupement des élèves
officiers et sous-officiers (des assistantes sociales des services royaux
venues pour
l'opérations "accueil - transit"). "On voit aussi
de plus en plus de jeunes filles venir seules de France, de Belgique..."
La
fluidité du trafic a aussi été considérablement
améliorée.
"Nous avons tirés profit des erreurs passées. Les formalités
de police et de douane se font à présent conjointement et le
temps de passage a été réduit. En principe, 30 minutes
seulement sont nécessaires. C'est le fruit d'une mobilisation de tous
les ministères au sein de la Commission nationale chargée de
l'accueil et transit des MRE". Les MRE rentrent au pays mieux informés
et aussi plus rassurés. Ils n'ont plus à "acheter leur
passage" comme cela se pratiquait bien souvent.
Des haut-parleurs diffusent dans tout le port des récitations du Coran.
Nous sommes à une semaine exactement de la disparition de S.M. Hassan
II. Entre le départ des juilletistes et l'arrivée des aoûtiens.
Plus de 45% des MRE transitent aujourd'hui par Tanger. Pour alléger
"la
première porte maritime du royaume", les autorités ont
même dû ouvrir cette année le port de Casablanca pour les
MRE libyens. Ici, c'est un ballet incessant d'employés du port, d'agents
aux brassards de police oranges, de personnel de la Fondation Hassan II, disposant
sur les pare-brises des numéros d'ordre pour le ferry, informant les
conducteurs, distribuant des bouteilles d'eau, des sacs, des brochures d'information,
en arabe, français, espagnol, néerlandais...
Dans
une voiture, une femme fait l'inventaire des papiers avec son mari au volant.
Un gamin, une chupa chups à la bouche, patiente sur une chaise avec sa sur
au pied d'une antenne de la Fondation Hassan II.
Pas vraiment passionnée, à quelques centimètres de lui, une vieille dame lit
une revue de sport en allemand. Un vendeur de Corans reliés fait l'article
à deux Maroco-Italiens occupés à vérifier l'huile de leur voiture. A deux
pas, un supermarché "Duty free shop", propose des cigarettes, des machines
à laver, des verres à thé, des chaînes hi-fi. Tout est prévu dans un
minimum d'espace: des toilettes, un café, des vendeurs ambulants de boissons
et glaces, une caravane "assurance frontière ", une banque, un poste
de soins pour soigner les petits maux: des gastrites essentiellement, céphalées,
diarrhées, hypertension, mal de mer et asthmes. L'ambulance, garée en face
est prête à filer à l'hôpital Mohammed V de Tanger. Les compagnies maritimes
sont toutes alignée : "Comarship ", "Comarit", "Comanav", "Transmediterranea",
"Euroferry", "Litnadet ferry".
Plus loin, les locaux de la Fondation Hassan II où on s'arrête pour passer
un petit bonjour ou exposer les problèmes les plus divers : immatriculation
de voitures, problèmes conjugaux, de l'abandon par le mari à la demande de
divorce, détournements de fonds par un avocat peu scrupuleux, demande
de permis de construire, problème de santé...
Touriste ici, étranger la-bas ?
On
les considère ici quelquefois comme des touristes, là-bas comme des étrangers.
Difficile alors de retrouver ses marques. On les dit "frimeurs "
ou "arrogants ".
En réalité, ces jeunes vacillent entre de maladroites et ostentatoires revendications
de leurs différences, qui agacent souvent et un désir profond de n'être pas
remarqués. "Je préfère passer inaperçue " reconnaît cette jeune
fille de 16 ans et demi, venue de Vitrolles avec ses parents, son petit frère
et ses six surs. "Parfois, je sors en djellaba et babouches. Mais
on me regarde toujours comme une étrangère. Je ne sais pas pourquoi. " Le
Marocain autochtone semble doué d'un sixième sens bien aiguisé. Pourtant un
phénomène de mimétisme vestimentaire, de look, complique encore les données.
Voyez un jeune, casquette Lacoste, boucle d'oreille, crâne rasé. Vous pensez
"MRE" ? Perdu ! C'est un Casaoui du cru ! Les cartes sont désormais
brouillées.
Alors intervient un autre délateur, bien plus efficace et beaucoup plus cruel : la langue. Cette fois, vous ne pouvez plus rien cacher : ni vos expressions tirées d'une autre langue, ni votre accent. "Je me sens quelquefois étranger dans mon propre pays", constate Aziz, 32 ans, chargé de mission, installé depuis des années en région parisienne, à Bobigny. "Les Marocains du Maroc te rappellent volontiers que tu n'es pas du pays. Même quand tu parles arabe, ils te détectent. C'est pesant. Et c'est aussi inflationniste quand tu fais du shopping ! " Nombreux ont oublié le français. C'est le cas de tous les Maroco-Italiens que nous avons rencontrés. C'est également le cas de ce Marocain d'Afrique du Sud de 35 ans : "Je parle toujours arabe, un peu afrikaans, mais avec mes amis du quartier Bourgogne (Casa ) c'est l'anglais souvent qui me vient en premier. Le français je l'ai totalement oublié" (en anglais). Et que dire de ces MRE qui ne parlent ni arabe, ni français? Issus de famille berbère, ils ont bien du mal à se faire comprendre ici en néerlandais ou suédois. Problème. L'oubli, la mauvaise maîtrise ou la méconnaissance totale de l'arabe sont assurément les plus douloureux des décalages ressentis par les MRE, car ils excluent.
De fortes attaches affectives
"Le Maroc pour moi c'est avant tout une histoire de racines. On y retourne inévitablement. C'est une piqûre de rappel", explique Aziz. "C'est aussi les souvenirs d'enfance, liés aux odeurs, les chfenjs de retour de plage, par exemple ".
Les racines des MRE sont solidement ancrées dans la terre marocaine. Elles sont à l'image de cette nationalité qui ne peut se perdre. Tous parlent "retour aux sources ", "redevenir soi-même ", "se reconnecter ". De l'étranger, les Marocains suivent avec attention l'actualité, l'évolution du Maroc. Il veulent en savoir plus, participer s'il le faut. Les attaches sont très fortes avec leur pays d'origine. Et ils attendent aussi en retour des marques de reconnaissance, une certaine solidarité.
La famille est aussi omniprésente dans les discours de ces jeunes MRE. C'est le sens premier de ce voyage pas comme les autres : rendre visite à la famille, au cousin marrakchi ou à l'oncle oujdi. Et peu importe si on ne sort pas durant un mois ou deux de ce quartier ou de ce petit village où on a grandi. C'est une coupure nécessaire dans l'année, une sorte de pèlerinage.
De Tokyo à Mexico"Étudiant en pharmacie à Moscou, conseiller légal au parlement palestinien, bibliothécaire à Oslo, biologiste à Séville ou commerçant à Cotonou, contrôleur de gestion à Bali ou étudiant à Hiroshima".
Il n'est qu'a surfer sur l'annuaire électronique des Marocains dans le monde pour s'apercevoir qu'ils sont partout ou presque. Car les Marocains ont une nette préférence pour les pays riches - Europe en tête - et francophones. La France fait le plein avec, officiellement, 722 OOO résidents marocains. Et si la Belgique n'arrive qu'en troisième position après les Pays-Bas, les Marocains représentent dans ce pays l0 à 12% de la population, selon les sources ! La Libye, loin devant l'Algérie, la Tunisie et la Côte d'Ivoire, reste le premier pays africain d'accueil avec plus de l12 000 résidents marocains. En revanche, l'Asie n'attire pas les foules. 183 Marocains seulement vivent au Japon, 11 seulement dans le premier pays musulman qu'est l'Indonésie (sur plus de 200 millions d'âmes) et aucun par exemple au Viêt-nam. L'Émigration a ses mystères. Il reste donc encore quelques "terres vierges" ! Pionniers, certains ont tenté l'aventure. En 1997, on ne comptait qu'un seul Marocain en Uruguay, en Angola, au Congo et à Hong Kong. Et il suffit souvent d'un Marocain bien inséré à l'étranger pour entraîner dans son sillage, amis et entourage vivant au Maroc. C'est ainsi que la population marocaine de la ville de Boston par exemple compte plus de la moitié de jeunes originaires de Mohammedia. La géographie marocaine est donc loin d'être figée. Déjà les pays de destination ont changé. L'Europe du Nord est désormais concurrencée par l'Europe du Sud et les Amériques. Le Canada apparaît comme le nouvel Eldorado.Voir la carte
Les MRE en chiffres
- En 98, le nombre de jeunes MRE (moins de 26 ans) arrivant au Maroc a augmenté de 50% par rapport à 97.
- 58% des MRE en Europe ont moins de 25 ans.
- En 1998, on compte 1.159.600 entrées de MRE au Maroc.
- Au 10 août, ils étaient 858.944 Marocains à rentrer.
- Les Marocains constituent la première communauté étrangère en Italie.
- 55% des projets MRE d'investissements au Maroc proviennent de France.
Répartition des MRE
par continent (1997)- Europe 1.609.821
- Pays arabes 219.192
- Amériques 84.412
(nord et sud)- Afrique Noire 3.228
- Asie et Océanie 1.424
- Total 1.918.507
Les pays où les MRE sont les plus présents
France 722.000
Pays-Bas 274.641
Belgique 199.647
Italie 146.460
Espagne 119.026
Libye 112.026
Allemagne 104.051
Canada 60.000
Algérie 47.998