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Vu de l'intérieur

Lorsqu'on interroge les Marocains de l'intérieur sur leurs confrères de l'étranger, on a tout de suite un éventail très coloré de clichés : "Ils ont toujours une banane à la ceinture et une casquette sur la tête ", "Le midi, on les retrouve tous au Mac Do et le soir à frimer sur la Corniche avec leur bagnole immatriculée à l'étranger ", "Ils parlent verlan", "Ils disent chez nous là-bas ", "Ils ont toujours un truc à te vendre : un VTT, une moto... ", "Ils se déplacent toujours en bande ", "Ils sont prétentieux", "Ils sont toujours habillés sport, short, survets, baskets ou espadrilles ".

Et puis, il y a les préjugés propres à une communauté, les MRE italiens par exemple : "Ils se font remarquer avec leur grosse voiture, et une musique chaabi plein volume ", "Ils ne font que draguer et boire de l'alcool", ce sont des "ouled beni-meskins, des bledards ", les MRE espagnoles : "Elles portent des mini-bustiers, elles sont toujours très découvertes" ou les MRE d'Algérie : "Ils stockent tout et savent très bien compter ! " Avec la télévision, on sait aujourd'hui que la situation des MRE n'est pas toujours enviable. "Ils mènent souvent une vie lamentable à l'étranger dit Hafid, 31 ans. Il n'y a que les jeune.« qui se laissent impressionner par les fringues qu'ils portent, les histoires qu'ils racontent ou leur voiture dans laquelle ils mettent quelquefois tout ce qu'ils ont ". Saâdia, étudiante, 25 ans : "Il y a certainement chez eux, quelquefois, un besoin de paraître . Le MRE peut être au Maroc ce qu'ils ne peut être là-bas. Il existe aussi de notre côté une pointe d'envie, voire de franche jalousie pour certains ". La vision du MRE évolue. Même dure, elle devient plus nuancée. "Un certain nombre de MRE ne saisissent pas l'opportunité de vivre d'autres cultures. Ils ne revendiquent réellement l'appartenance à aucune des cultures et agissent partout comme des étrangers", regrette Noureddine, 23 ans, lui-même ancien MRE. "D'autres s'intègrent dans leur pays d'accueil et sacrifient tout pour la famille ici ". "Finalement, les MRE, sont à l'image des Marocains d'ici: il y a les bons et les cons", conclut, laconique, cet autre jeune ingénieur.

Un regard plus critique

Frottés aux cultures de pays développés, les jeunes MRE sont devenus positivement plus exigeants. Ces demiéres générations n'ont plus grand chose en commun avec les émigrés des années 60. "Ce que je reproche à ce pays, c'est une quasi-inexistence de lieux culturels : bibliothèques, expo, débats, concerts, galeries, présentation de livres avec les auteurs et musées faisant un peu moins pâle figure que ceux existant", lance Aziz. "Casa est une mégalopole qui n'a même pas de lieux culturels dignes de ce nom. Du moins à ma connaissance. " "Le décalage est plutôt intellectuel et culturel", renchérit Khalich, montpelliérain de 35 ans. "Chaque fois que je veux lire un essai sur la psycho, visiter un site loin des touristes - les vrais - on me taxe d'intello ou de prétentieux. " C'est ce même décalage dont semble souffrir ce professeur de mathématiques de 30 ans d'Aix en Provence : "Je suis un peu déçu par les discussions ici. Je ne rencontre que du "taaouid", du bla-bla à l'image des "slams ". J'ai envie de faire partager des idées, mais je ne trouve pas ici d'écoute ". "Le décalage est aussi dans ce manque de culture politique au Maroc. Je ne sais pas si c'est dû à un déficit d'information... "

Beaucoup d'autres choses exaspèrent cet enseignant qui revient tous les deux ans dans son pays natal. Le manque de ponctualité : "J'attendais un ami hier soir. Je ne l'ai toujours pas vu et je rentre demain. Cette légèreté dans les horaires concerne aussi les administrations, les transports... Et en cas de retard, jamais d'annonces ou d'explications. On laisse les gens poireauter". La télé : "Ici les gens sont toujours scotchés à leur TV. C'est presque maladif Partout où j'ai été, j'ai eu droit à la TV allumée. Déjà que ça ne communique pas tellement dans les familles marocaines...! " "Les Marocains qui ne sont jamais sortis du territoire nous voient souvent comme des gens riches. Ils n'imaginent pas que l'on se prive de beaucoup de choses pour pouvoir venir ici ", raconte Saida, Marocaine Bruxelloise de 26 ans. "L'autre jour j'ai donné un demi-dirham à un gardien. Je n'avais rien d'autre, pas de monnaie. Il m'a balancé ma pièce sur le pare-brise. Moi, pour cette pièce, je nettoie des tables en Belgique ! ".

Les critiques varient aussi selon le sexe. Safia et et sa soeur Jamila, 22 et 28 ans répondent d'une même voix. "Les femmes ici sont plus résignées. Pour elles, la finalité, c'est fonder une famille, point. Elles n'imaginent même pas que l'on puisse rester célibataire et vivre bien. Même lorsqu'elles travaillent, elles restent souvent dépendantes. Au Maroc, les mentalités évoluent vraiment trop lentement ! " Les préoccupations sont aussi fonction de l'âge. Nassim, Abdou et Rachid ont entre 18 et 20 ans. Ils sont tous trois de la banlieue de Sartrouville. Ici, ils passent leurs vacances entre famille, plage, piscine et boîtes. L'un est venu par avion, les deux autres par car. Ils se sont donné rendez-vous à Casa. Adepte de la "Notte" et du "Village", Nassim se lance : "dans les boîtes le soir y a pas de filles. On est obligés d'y aller l'après-midi ! "" De toute façon, renchérit Rachid, "quand une marocaine te regarde ici, c'est au visa qu'elle pense. C'est ça qu'elle a dans les yeux ! " "Pour les fringues, c'est même pas la peine. Tout est faux! J'ai même vu un Lacoste écrit La Poste! " raconte Abdou. "Et puis ça manque trop d'attractions, genre fête des Loges ou foire du Trône", continue Nassim. "Et on dépense trop dans les transports, les taxis c'est trop chers! " Et en France ? Ils prennent le train. "C'est gratuit ! ". "On paye pas ", ajoute Nassim, plus explicite. "Et tout est sale". Là, ils sont tous d'accord. La critique revient souvent. Ahmed, photographe, 25 ans, Ivry sur Seine : "Ce qui me stupéfie, c'est l'absence de mesures qui découlent du bon sens, comme installer des poubelles dans les rues tout simplement ou régler les voitures et bus municipaux qui polluent ! " La police aussi n'a pas très bonne presse auprès des MRE. "Ce que je n'aime pas, c'est leur ton !". Mina ne peut s'empêcher de comparer les agissements de la police marocaine avec la courtoisie de la police belge. "L'autre soir j'allais au café avec des amis de Belgique que j'ai retrouvés ici. Un policier est venu, m'a posé des questions, si j'étais mariée, etc... Finalement, il a fallu obtenir qu'il nous laisse en paix... ".

"Je ne pourrais jamais vivre ici. De toute façon avec mon handicap (Mina se déplace en béquilles et en fauteuil) c'est totalement impossible. Rien ici n'est adapté ! ". Le chantage du bakchich, Moustapha, commercial à Paris, la trentaine, se refuse catégoriquement à y céder. "J'étais déjà excédé, petit, lorsque je voyais mon père donner des billets. Aujourd'hui, je ne l'accepte pas. C'est sûr on perd du temps, mais on se sent plus propre, moins lâche, moins touriste de passage aussi. C'est aussi de cette façon que l'on peut faire évoluer les choses dans le bon sens. " "Le problème ici est général. On ne conçoit pas que l'on puisse poser simplement des questions. C'est inhabituel. Chaque fois que je demande des précisions, des informations, on me dit "vous n'avez pas confiance ? " raconte cette Suisse marocaine. "C'est ce qu'on m'a dit encore dernièrement dans une banque. J'ai quand même bien le droit de poser des questions !?". Les dernières générations ont décidément peu de choses à voir avec les émigrés de la première heure, tant dans les préoccupations, les attentes que d'un point de vue de la culture et des mentalités. Reste l'essentiel : ce fort sentiment de solidarité avec la société marocaine, ces mêmes attaches culturelles et affectives, cet appel incompressible de la terre d'origine, tout ce que définit finalement "être Marocain". "C'est bien connu l'éloignement renforce l'attachement" affirme cette dernière MRE qui ose même la comparaison des "amants séparés". Tout est dit. .

Yann Barte


MRE : biladi, biladi... (suite et fin)

 

 

Les MRE,
bien plus
que les phosphates

L'argent. Ce point est incontournable dans l'approche de la question MRE. On peut même se demander si quelquefois l'attention qu'on porte à ces Marocains de l'extérieur n'est pas en grande partie liée aux milliards de DH qu'ils injectent chaque année dans l'économie du royaume. Environ 20 milliards de dirhams sont attendus pour cette année par la Direction des Études Économiques et Sectorielles de la Banque Centrale Populaire, soit à titre d'exemple, plus du double des fonds rapatriés par les ressortissants algériens en Algérie.

Toujours est-il que les MRE sont âprement courtisés par les banques, le crédit, l'immobilier et les publicitaires de tout poil.

Les MRE, en effet, rapportent plus de devises que le tourisme occidental ou les phosphates.