Fringues importées :
Pourquoi c'est si cher
(suite de l'article)

Cette mesure très attendue pourrait bien ouvrir le marché marocain aux petites marques. Ces marques, les plus accessibles, étaient jusqu'alors presque "interdites" d'entrée. Pour cause de non rentabilité. Et quel intérêt, en effet, pouvait-on avoir à ramener une paire de chaussures à 100 DH au prix de référence trois fois supérieur ? Finalement, c'était le haut-de- gamme qui s'en sortait le mieux. Des marques comme Tati, Gap, Promod, Marks & Spencer, H & M et bien d'autres pourraient donc bien débarquer sur le marché marocain dès cet été. Face à ce qui pourrait bien être un formidable arrivage de produits bon marché, une commission s'est créée au sein du Ministère de l'Industrie pour réfléchir à des mesures de limitation de tout de ce qui est fin de série, friperie... Il ne s'agira pas pourtant de restriction proprement dite à l'importation : "Tout pourra passer à condition de répondre à des normes strictes d'étiquetage et d'emballage" prévient-on au Ministère.

Des prix de référence bientôt abrogés, une bonne nouvelle pour tous les commerces d'importation de vêtement et les consommateurs. Mais qu'en est-il du droit de douane ?

80% : la baisse, c'est pas pour tout de suite !

"C'est un taux assez fort", reconnaît un responsable des douanes de Casa Port. "Le vête- ment fait effectivement partie des articles les plus fortement taxés, avec les cosmétiques et autres produits de luxe. Mais la tendance régulière est à la baisse", assure-t-on à la douane, sans pour autant pouvoir donner de chiffre, ni de date. "Ça ne dépend pas du bon vouloir de la douane mais de la politique générale du Maroc, de ses engagements vis-à-vis des organisations internationales de commerce". Finalement, la douane semble assez peu au fait des futurs dégrèvements. Elle n'a, il est vrai, pas de pouvoir décisionnel dans ce domaine. "La douane ne fait qu'appliquer une politique décidée par le Ministère de l'Industrie" explique M. Jouali, chef de division chargé de la taxation (Direction générale des douanes à Rabat).

"Nous sommes en quelque sorte la police économique ". C'est finalement au Ministère que l'on nous confirmera une baisse "prochaine" des taux de douane. En fait, la situation perdurera jusqu'à fin 2003. L'accord Maroc / Union Européenne entre en vigueur le premier mars de cette année et le Maroc a déjà obtenu un "délai de grâce " de trois ans. "Ensuite (à partir de fin 2003), la réduction sera de -10% chaque année C".

 

Prix de référence :
une mort annoncée

Comme les Shadocks qui ont un vocabulaire de quatre mots face au douanier, notre commerçant n'en a besoin que de deux : "taux de 80%", "prix de référence". S'il a encore de la place, il en ajoutera un troisième exactement synonyme, mais moins jargon douanier : "prix plancher".

Retrouvons notre tailleur. Comme de nombreux articles, il a un prix de référence. Le sien est de 1.750 DH. Autrement dit, que notre commerçant achète son tailleur 1.750 DH au grossiste de tout à l'heure ou seulement 500 ou 1.000 DH, il paiera à la douane exactement la même chose : un peu plus de 1.400 DH (les 80% du prix de référence de 1.750 DH).

Vous suivez toujours ? Ainsi, il est possible de payer à la douane une taxe supérieure au montant du produit lui-même. Une absurdité bien sûr ! Dans la pratique, les commerçants, peu enclins à la philanthropie, préfèrent flirter ou dépasser ces prix plancher. Mais il peut y avoir danger aussi à trop jouer avec les sommets. On peut alors se retrouver, comme cette commerçante, avec des vestes Cerruti à 15.000 DH, invendables parce que trop chères. Vendre de l'import est un art, une jonglerie permanente et quelquefois un tour de prestidigitation dont on peut nous cacher les "trucs".

Interrogés sur leur marge bénéficiaire, les commerçants sont ainsi souvent totalement frappés d'amnésie. Il faut dire que l'éventail est large. Certains lâcheront un "15 à 20 % "moins de 45%", "60 %". Au delà bien sûr, on ne sait plus compter.

C'est en fin de compte au consommateur de jauger le produit et il est de plus en plus à même de le faire. "Nos clientes voyagent", constatent à l'unisson les commerçants. "Elles suivent la mode, sont branchées sur Fashion TV. Elles comparent et connaissent les prix, les marques et leurs collections ". C'est peut-être aussi cette clientèle de plus en plus avertie et exigeante qui contribuera à faire évoluer les prix vers le bas.

Pourtant, ce jeu autour des prix de référence va bientôt cesser. "En juillet prochain, ces prix de référence seront en effet totalement supprimés" annonce Mme El lsmaili, chef de division textile et cuir au Ministère de l'Industrie. "Et ce, dans le cadre de l'accord d'association Maroc / Union européenne. L'Organisation mondiale du commerce avait déjà prévu cette suppression en juillet l998. Face aux difficultés du secteur, l'Etat marocain avait demandé un délai supplémentaire de deux ans ".

Une longue addition. C'est à peu près ce que représente le voyage d'un vêtement, du fournisseur étranger à la boutique où vous allez le trouver ici au Maroc. Le vêtement peut ainsi voir son prix augmenté de trois, quatre fois son prix initial, voire plus encore. Une addition souvent salée pour le consommateur !

Sortez vos calculettes !

L'exemple. Comme à l'école, c'est toujours plus clair lorsqu'on parle pommes ou poires. Prenons un tailleur marocain. Le commerçant va flasher sur le tailleur (le vêtement bien sûr !). Il l'achète chez un grossiste parisien l'équivalent de 1.800 DH. Combien pensez-vous qu'il va payer à la douane ? Près de 1.450 DH : les fameux 80% ! Mais ce n'est pas fini. Après le premier coup de massue, on enfonce le clou par petits coups. Le transport (inévitable). L'assurance (pas inutile lorsqu'on connaît les problèmes liés à la perte et au vol !). Le transitaire (celui qui sort la marchandise de la douane et épargne à notre commerçant déjà usé par sa création d'entreprise d'autres fastidieuses formalités). Soit grosso modo 250 DH. Notre commerçant a aussi des charges (local, électricité, téléphone, salaires éventuellement...). Là évidemment, les différences peuvent être très importantes d'un commerce à un autre. Si notre commerçant rayonne en plein Maârif au milieu de 50 néons clignotants et emploie deux ou trois salariés payés 14 mois (une simple hypothèse, ça n'arrive jamais) ou si son commerce, installé à Hay Hassani, n'emploie que sa femme (plus rebelle, certes, mais tellement moins chère qu'un salarié classique) au visage joliment éclairé à la bougie, les charges seront sensiblement différentes. Dans tous les cas, notre tailleur aura encore pris de la valeur, sans pourtant avoir pris un seul bouton de plus. Il vaudra désormais environ 4.000 DH. Là-dessus, notre commerçant -c'est de bonne guerre- se fait une marge (très moyenne) de 25% et voici notre petit tailleur sur le marché marocain à 5.000 DH, soit trois fois et demi son prix initial.

Arghhh ! dites-vous. Oui, mais consolez-vous. Vous ne l'auriez pas forcément payé (beaucoup) moins cher à Paris. Les taxes et les charges n'étant pas données non plus dans l'Hexagone.

En revanche, avec un taux plus raisonnable d'environ 30 % (ce que la plupart des commerçants seraient prêts à régler à la douane), vous auriez payé plus de 1.000 DH de moins ! De quoi vous acheter encore deux paires de chaussures, 20 paires de chaussettes... ou ce petit foulard si mignon qui ne valait pas 200 DH de l'autre côté de la frontière.