La mondialisation. C'est une fois de plus le thème central de votre dernier livre " Paysan du monde ". Pourriez-vous m'en donner une définition ? Vous employez aussi le terme de globalisation... Y aurait-il un problème de terminologie ?
Nous avons choisi dans ce livre de parler de globalisation et de mener un combat contre elle. Nous sommes - nous le disons clairement - les mondialistes car la vraie mondialisation est l'élargissement des droits de l'homme. Ces droits économiques, sociaux, culturels... doivent être en effet partagés par l'ensemble des habitants de la planète. C'est la vraie mondialisation ! La globalisation consiste à réduire l'ensemble des activités humaines à une logique de marché. C'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui avec l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Cela a commencé par les biens industriels, puis l'agriculture, les services, la culture et enfin, aujourd'hui, les brevets sur le vivant. L'homme, dans ce qu'il a de plus fondamental, est donc à son tour devenu objet de marché. Le combat contre la globalisation est le combat contre cette limitation de toutes les activités à la sphère marchande.
Si j'insistais sur la terminologie c'est qu'il me semblait qu'elle entretenait une ambiguïté, une confusion avec les partisans du repli sur soi, les souverainistes.
Effectivement il y a une ambiguïté, quelquefois entretenue par certains journalistes, mêlant les opposants antiglobalisation et les partisans du repli sur soi. C'est pourquoi j'ai commencé par insister sur la question d'élargissement des droits. Des droits qui ne connaissent pas de frontières. L'établissement de droits reconnus pour tous est un préalable à la construction de relations dans une société et entre pays. Ces relations doivent être établies sur un modèle équitable et non sur un modèle de domination. Le repli sur soi est une réponse archaïque au problème. Les plus souverainistes sont bien ceux qui maintiennent cette logique du libre marché, préservant les pays les plus riches de la concurrence des plus pauvres et conservant leurs privilèges pour dominer le reste de la planète.
Quels sont les risques de la globalisation pour l'agriculture des pays en voie de développement comme le Maroc ?
L'agriculture
n'a pas toujours été dans cette logique. Elle ne l'était
pas jusqu'à l'"Uruguay round" en 1986 Le GATT (2)
a fait inscrire l'agriculture au programme de cette libéralisation
et plus tard l'OMC avec les accords de Marrakech en 1995 (3).
Dès lors, les pays sont obligés d'ouvrir leurs frontières
aux produits venant de l'extérieur. La logique de " dumping "
- la vente à bas prix en dessous du coût de production - a fini
par remplacer et détruire les agricultures vivrières traditionnelles.
Il n'y a pas de souveraineté d'un pays sans soutien de son agriculture
interne. L'alimentation reste la base. De plus en plus de pays, en Afrique
et ailleurs sont aujourd'hui victimes de cette logique de dumping et de domination.
Les paysans ne peuvent plus produire. Ils sont chassés de la campagne,
concurrencés par des produits meilleur marché venus de l'extérieur.
On assiste - c'est un peu le cas du Maroc - à l'installation de firmes, privées, coopératives, multinationales, produisant avec une main d'oeuvre bon marché des produits qui vont revenir concurrencer dans l'autre sens. Ces produits d'exportation des pays du Sud rapportent souvent très peu aux populations qui les produisent. La tomate en est un exemple. Nous sommes très loin d'un système équitable favorisant les échanges !
Je ne pense pas que le Maroc puisse être autosuffisant. Il a sans doute besoin d'acheter une partie de sa production à l'extérieur. Là n'est pas le problème. En revanche, le Maroc doit avoir une souveraineté sur sa propre production, celle-là même qui permet de faire vivre ses paysans. La question de la souveraineté alimentaire est au centre de notre combat concernant l'agriculture.
Les pays du Sud ne peuvent-ils pas, malgré tout, trouver un intérêt dans la globalisation ? Vous rappeliez les accords de Marrakech. Ce n'est effectivement peut être pas un hasard si c'est au Maroc qu'ont été jetées les bases de l'OMC... Peut-être qu'ici, comme dans d'autres pays, on s'interroge encore sur les effets positifs ou négatifs de ce phénomène.
Concernant le commerce, rien n'est plus catastrophique que l'absence de règles. L'OMC en a fixé fixées effectivement, mais ces règles permettent en fait la continuation d'une forme nouvelle de domination. Nous passons ainsi pour certains pays d'un colonialisme politique à un colonialisme économique. Le Sud se trouve asservi. Des rééquilibrages sont nécessaires dans les règles commerciales mais aussi dans le cadre des procédures juridiques. Que se passe-t-il, en effet, dans le cadre de l'OMC, lorsqu'un petit pays souhaite attaquer un pays comme les Etats-Unis ou le Canada n'ayant pas respecté une règle commerciale ? Il va d'abord payer, au minimum 500.000 dollars. S'il gagne le procès, il lui sera ensuite impossible d'imposer la loi parce que les mesures de rétorsions qu'il pourra appliquer face au grand pays seront nulles. Les règles du jeu ne sont favorables que dans un sens. Si nous souhaitons vraiment créer du multilatéralisme - et c'est fondamental - il faut commencer par modifier les règles du jeu en permettant aux petits pays de pouvoir se défendre, de faire valoir leurs droits.
Au sommet de Doha, réuni au mois de novembre dernier, les Etats Unis, l'Europe, le Canada, le Japon ont fait des pressions énormes sur les pays du Sud pour leur faire accepter la déclaration finale. Il y a là quelque chose de tout à fait choquant.
Le rôle de la société civile, de mouvements comme le nôtre au niveau paysan, Via Campesina, est de modifier cette situation afin que ces pays puissent se développer librement, sans domination. Je suis inquiet aujourd'hui concernant les règles mises en place dans la zone de libre échange entre l'Europe et les pays méditerranéens.
Vous écrivez que "le mouvement anti-globalisation, avec ce qu'il construit de société civile, apporte une autre façon d'aborder le problème israélo-palestinien". De quelle manière ?
C'est une chose dont j'ai pris conscience en discutant avec des économistes et en me déplaçant sur le terrain. C'est à Beyrouth, lors d'un sommet que nous avons organisé contre la globalisation dans le monde arabe, en novembre dernier, que nous avons réfléchi à cette question. Il était en effet important de montrer que le monde arabe n'échappe pas au phénomène de globalisation. Israël représente aujourd'hui la tête de pont de ce modèle économique imposé. Les accords d'Oslo ne sont ni plus ni moins que des traités de libre échange économiques. L'objet même du traité n'est pas de construire une situation de paix durable, permettant aux populations de se construire un avenir commun mais bien plutôt de créer une situation de développement déséquilibré où les territoires palestiniens deviennent des "bantoustans", des zones de main d'oeuvre bon marché, à trois dollars par jour où les Palestiniens travaillent dans les mêmes conditions que les "maquiladores" du Mexique face à l'industrie nord américaine. Il n'y a donc pas de solution uniquement locale, régionale. La réflexion du monde arabe doit s'intégrer dans cette problématique d'ensemble. La mise en place de l'OMC avec cette tête de pont des Etats-Unis qu'est Israël doit amener à une réflexion de l'ensemble des pays arabes, notamment les pays producteurs de pétrole qui ne sont pas forcément non plus dans une situation de répartition équitable, complètement liés également au processus de globalisation.
(1)
Paysan du monde, José Bové avec la collaboration de Gilles Luneau,
Editions Fayard, Paris, janvier 2002.
(2) Le GATT, entré en vigueur en 1948, est resté
le seul instrument multilatéral régissant le commerce international
jusqu'à la fin de 1994, moment auquel a été constituée
l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Tout au long de ses 47 premières
années, le GATT s'est vu complété par d'autres accords
s'ajoutant à l'accord initial. Ces nouveaux accords ont été
obtenus grâce à une série de "Rounds" ou cycles
de négociation commerciale - huit en tout - le dernier étant
le Cycle de l'Uruguay (Uruguay round).
(3) L'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) a vu le jour
avec la Déclaration de Marrakech, signé en avril 1994. L'OMC
est entrée en fonction le 1er janvier 1995.
Une
manif en Inde contre les OGM, une soirée débat avec des étudiants
américains, une rencontre avec les Zapatistes... Infatigable, il
court partout. De la Palestine au Burkina, de la " Kanakie " au
Qatar, José Bové est sur tous les fronts. Celui que l'on nomme
déjà "Super José" a accepté pourtant
de se poser quelques minutes pour répondre à La Vie Economique.
En août 1999, cet éleveur de brebis attirait l'attention des
médias du monde entier. Incarcéré suite au démontage
symbolique d'un Mac Do, il sera quelques jours plus tard libéré
à l'issue d'une incroyable campagne de mobilisation internationale.
Le plus déterminé des militants antiglobalisation nous propose
ici une alternative face au " tout économique ". Il nous
fait aussi partager sa réflexion sur les rapports entre les pays,
l'action politique, le grand mouvement naissant de la société
civile, le conflit israélo-palestinien. Il signe en ce début
d'année son quatrième livre : " Paysan du monde "
(1).
Propos
recueillis par Yann Barte
