Outre ce débat que vous souhaitez voir s'engager entre pays arabes, concernant la Palestine, vous vous engagez aussi plus concrètement, plus "physiquement". Vous parlez d'interposition entre l'armée et les Palestiniens...
C'est
ce à quoi notre mouvement s'est engagé avec d'autres réseaux
de la société civile française et maintenant internationale
(puisque se sont joint des Belges, des Italiens, des nord-Américains...)
Les résolutions votées à l'ONU n'ont pas été
appliquées : la naissance d'un Etat palestinien, le retour des exilés
des camps de Jordanie ou du Liban, la situation de Jérusalem... Les
Etats ont failli. Nous assistons aujourd'hui à l'élimination
des Palestiniens et à la destruction de leur avenir en tant que peuple.
En tant que citoyens, nous nous sommes engagés à envoyer tous
les mois des équipes qui iront s'interposer pour protéger les
habitants des villages, des camps, face à l'armée israélienne.
C'est un geste dérisoire mais qui permettra d'attirer l'attention de
nos Etats, incapables de faire appliquer ces résolutions. Nous serons
présents tant que des forces d'interposition officielles ne seront
pas mises en place. On en voit en ex Yougoslavie, en Afghanistan... et nous
serions incapables d'en envoyer pour protéger le peuple palestinien
? C'est une chose parfaitement inacceptable !
De qui seront composées ces équipes ? Egalement de Palestiniens, de la gauche israélienne ?...
Nous avons des délégations françaises de trente à quarante personnes des différentes structures syndicales, associatives et qui travaillent sur le territoire là-bas, en lien permanent avec les ONG palestiniennes mais aussi avec le front de refus de colonisation de la population israélienne. Dans le cadre de ces missions, nous travaillons toujours de paire avec les Palestiniens et les Israéliens. Nous intervenons à la fois sur Gaza, les territoires occupés, Jérusalem... Nous intervenons de plus en plus sur le territoire même d'Israël. Nous nous sommes rendus compte en effet que les citoyens arabes d'Israël étaient traités comme des citoyens de seconde zone. Le but étant aussi de les chasser de là où ils sont, alors même qu'ils possèdent un passeport israélien.
Cette incapacité de l'ONU à appliquer ses résolutions m'amène à poser la question de la représentativité. Suite à la formidable mobilisation antiglobalisation, certains ont imaginé une représentation possible de la société civile au sein même de l'ONU. Qu'en pensez-vous ?
L'important
était dans un premier temps de savoir que ce mouvement existait. Il
est très décentralisé, hétéroclite, composite.
Il a acquis sa légitimité de manière symbolique à
Seattle, il y a deux ans, lorsque les questions posées par les mouvements
citoyens dans la rue ont fait imploser le sommet de l'OMC et qu'une partie
des pays du Sud ont refusé de signer les accords qu'on voulait leur
imposer. Nous avons eu une légitimité de résultat face
à des Etats qui possèdent une légitimité, pour
la plupart, sortie des urnes mais qui ont perdu leur légitimité
par rapport à la représentation des citoyens. La question est
de savoir s'il faut une représentation des mouvements dans le cadre
des institutions internationales telles qu'elles existent ou s'il n'est pas
plus important aujourd'hui de continuer à construire ces contre-pouvoirs
qui posent des problèmes non de manière nationale, mais transversale,
à l'ensemble des sociétés et des continents. Nous sommes
dans cette construction là. Nous n'avons pas pour but de nous substituer
à quelque institution que ce soit ni de prendre le pouvoir.
Notre légitimité nous la construisons au fur et à mesure.
C'est pour cela que nous avons mis en place le Forum Social Mondial de Porto
Alegre l'an passé. Le deuxième forum va se passer cette année
avec la participation de plus de pays encore ! 122 étaient présents
l'an passé, cette année les délégations devraient
représenter la quasi totalité des pays de la planète
! Année après année, nous allons construire cette société
civile et cette représentation en terme de réflexion.
En vous lisant, on s'interroge sur votre culture politique. Vous citez Bakounine, Makhno, Louise Michel, vous prônez l'action directe... On vous sent finalement très proche du mouvement libertaire, de l'anarcho-syndicalisme. Comment vous situez-vous ?
D'abord comme syndicaliste. Le syndicalisme est une réflexion partie de l'économie et du social. Il s'agit de faire valoir ses droits. Il y a ensuite deux manières d'y parvenir, l'une autoritaire, l'autre non autoritaire. Je me situe effectivement dans la lignée non autoritaire de ceux qui ont refusé la construction du système étatique comme seule façon d'aller vers cette société et de conquérir des droits. Tous les exemples du groupe de l'Est et de l'Union soviétique ont montré que cela a été un échec. C'était un système qui se détruisait lui-même. Je suis effectivement dans cette tradition non autoritaire mais je me suis aussi enrichi de l'apport d'économistes ou de personnes comme Jacques Ellul (4), professeur de droit constitutionnel à Bordeaux qui a beaucoup travaillé sur l'Etat, sur la logique productiviste dans l'ensemble des activités humaines et sur ses risques pour la planète entière.
Sur le plan de l'action, vous vous sentez dans la tradition des luttes menées par Thoreau (5), Luther King, Gandhi...
Oui, c'est effectivement une philosophie de l'action construite sur la désobéissance civile, sur l'action non violente... une stratégie de résistance qui a montré son efficacité avec la libération de la plus grande colonie anglaise : l'Inde en 1947!
Qu'est-ce qui vous distingue ou vous éloigne des partis écologistes ?
Je partage avec eux beaucoup de points de réflexion concernant l'avenir de la planète. Je ne partage pas en revanche - et c'est lié au mouvement même que nous construisons - cette idée d'enfermer la réflexion et l'action dans une logique de parti. La conquête, la participation à un gouvernement dans le cadre d'une logique politique aujourd'hui ne correspond pas à notre combat. Il doit rester, à côté des partis politiques, d'autres forces, des contre-pouvoirs. Je constate aussi que le mouvement de soutien autour de notre action est beaucoup plus large que celui qui peut exister autour d'une couleur politique.
Où en êtes-vous de vos procès et mises en examen ?
J'ai été condamné le 20 décembre dernier à six mois de prison ferme pour avoir détruit du riz transgénique à Montpellier. Cette condamnation ferme a fait sauter les huit mois de sursis que j'avais eu pour avoir mélangé des semences de maïs transgénique avec des semences ordinaires. Je suis donc allé en Cassation. Le 23 janvier, la Cour de Cassation va se réunir à Paris pour donner son jugement sur le démontage du Mac Donald's pour lequel j'avais été condamné à trois mois de prison ferme. Il y a de forts risques - à moins et c'est peu probable que la Cour de Cassation trouve un vice de forme - que début février je sois incarcéré pour trois mois ferme.
Comment avez-vous vécu votre incarcération ?
Je ne l'ai pas vécu comme quelque chose de triste ou de culpabilisant. Ce que j'ai fait je le revendique et je savais le caractère illégal de ce que je faisais. Nous avons été contraints à cet acte parce qu'il n'y avait pas d'autres possibilités. Nous n'avions aucun recours de droit face à l'OMC en tant que producteur pris en otage dans l'affaire du boeuf aux hormones. L'incarcération n'a pas non plus été un poids dans la mesure où nous avons été très fortement et largement soutenus.
Vous dites dans votre livre que "contrairement aux idées reçues, le peuple américain se soucie du reste du monde". L'affirmation peut surprendre. Ce n'est pas toujours en effet l'image que donne ce peuple...
Ce
n'est en tout cas pas ce qu'on a pu voir à partir de ce qu'il s'est
passé le 11 septembre. Les Etats-Unis, c'est un Etat, un gouvernement,
une politique. A l'intérieur de cet Etat se trouvent des citoyens qui
bougent. Seattle, avec ses syndicalistes ouvriers, ses paysans, ses écologistes,
ses consommateurs, ses mouvements de solidarité Nord/Sud... c'était
bien aux Etats-Unis ! Ces gens-là ont aujourd'hui beaucoup de mal à
défendre leurs idées parce qu'il y a une énorme pression
de l 'Etat américain qui fait un amalgame insupportable entre le mouvement
antiglobalisation et le terrorisme de style Ben Laden. Aujourd'hui nos "copains"
américains sont dans une situation difficile et ont besoin d'être
soutenus face à la chape de plomb que leur impose l'Etat américain.
Les Etats-Unis ont connu de vraies luttes, pour les droits civiques avec Martin
Luther King, contre la guerre du Vietnam... Nous ne pouvons dire que tous
les Américains sont rangés derrière l'idéologie
de leur Etat. Les réalités sont plus complexes.
Qu'est-ce qui vous scandalise le plus aujourd'hui ?
Nous ne traversons pas seulement aujourd'hui une crise sociale, une crise d'injustice de domination. Ce sont les biens communs de la planète qui sont en danger. Nous le voyons avec l'air, l'eau et la terre à travers les déréglementations de l'agriculture et du marché mondial. On pollue, on détruit le sol, on surproduit des aliments "dégueulasses". Les terres sont de plus en plus stériles, le désert avance, la biodiversité est menacée, entre autre par la pollution génétique liées aux manipulations, des espèces disparaissent. Tous ces faits constituent un véritable danger pour tous les habitants de cette planète.
En février 2000, la région d'El Ejido, en Andalousie, connaît ce que vous appelez un véritable "pogrom" à l'encontre de sa population immigrée à majorité marocaine. Vous citez cet exemple comme un effet de la globalisation. Pouvez-vous développer ?
Le mirage de l'Europe traverse Gibraltar. Ces Marocains qui passent clandestinement de l'autre côté de la Méditerranée se retrouvent salariés en semi esclavage, dans des situations de travail, de logement insupportables, parqués et exploités dans des logiques d'agriculture industrielles... Ces gens servent de boucs émissaires à toutes les frustrations économiques et sociales vécues dans cette zone par les Espagnols qui se voient aussi "bouffés"petit à petit. Il y a toujours en effet quelqu'un au Sud qui fera moins cher qu'eux. Ce qui s'est passé a été affreux. Des marocains se sont fait massacrer. Le fait que nous ayons créé et participé à des missions pour dénoncer cela a été très mal perçu en Espagne. Mais nous ne pouvons pas plus nous taire sur les sans papiers en France que sur ces crimes racistes en Espagne.
Au Maroc, les problèmes alimentaires sont légion : intoxications, abattoirs clandestins... Dans ce contexte, la question des OGM ne semble pas être la priorité. Quel est le véritable danger des OGM ?
En dehors des risques environnementaux, des risques potentiels de santé publique... un des risques fondamentaux à travers les OGM est aujourd'hui la privatisation du vivant par quelques firmes. Le paysan ne sera alors plus maître de semer ses graines. Il sera contraint de passer par le contrôle des multinationales. Quatre ou cinq groupes internationaux décideront de ce que les gens devront planter et manger. Partout dans le monde, l'autonomie du paysan sera détruite.
Si un agriculteur au fin fond du Maroc décide de semer une année une semence transgénique qu'il a achetée l'année précédente, la firme le poursuivra pour vol de brevet. Nous nous trouverons alors dans une situation de folie et de dépendance. Que l'on puisse breveter le vivant est quelque chose de parfaitement insupportable. C'est là le stade ultime de la marchandisation du mondde 1994, moment auquel a été constituée l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Tout au long de ses 47 premières années, le GATT s'est vu complété par d'autres accords s'ajoutant à l'accord initial. Ces nouveaux accords ont été obtenus grâce à une série de "Rounds" ou cycles de négociation commerciale - huit en tout - le dernier étant le Cycle de l'Uruguay (Uruguay round).
(4) Jacques Ellul (1912 - 1994) Historien français,
agrégé de droit. L'oeuvre de ce professeur témoigne de
son intérêt pour le rôle croissant de la technique dans
la société contemporaine, mais aussi pour la place prise par
la propagande et par la violence dans la vie moderne.
(5) Henry David Thoreau (1817 - 1862) Poète et essayiste
américain, il a ouvert le chemin de la non-violence sociale par la
désobéissance civile.