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Ainsi va Le Monde...
Du contre pouvoir aux abus de pouvoir

Plus de six cent pages accablantes et extrêmement documentées sur les pratiques du journal français le plus connu, Le Monde, véritable institution. Le 26 février paraissait « La Face cachée du Monde » (1).

Les rédactions sont en ébullition. Mercredi 26 février, à 9 heures, le livre en service de presse est déjà épuisé chez Fayard. Sa sortie longtemps tenue secrète et admirablement bien orchestrée (brouillage de pistes, impression en Espagne pour éviter les fuites...) fait l'effet d'une bombe. Leurs auteurs enchaînent les interviewes sur les plus grands médias nationaux et, sur les ondes, les lecteurs du Monde ne cachent plus leur sentiment de trahison. Le forum de l'Express, intitulé « Peut-on encore lire Le Monde ? » est pris d'assaut.

La déontologie selon Colombani... Collusion avec la police ou les magistrats, défense d'intérêts privés, chantage, invitations, manipulations... le réquisitoire dressé par les deux auteurs Pierre Péan, écrivain et Philippe Cohen, journaliste à « Marianne » est sans appel.

Le 20 février déjà, Denis Jeambar, directeur de la rédaction de l'Express présentait dans son hebdo les « bonnes feuilles » de ce livre événement en exclusivité. Cinq jours plus tard, le quotidien du soir mis en cause allume un contre-feu : appel en Une, édito, double page intérieure signée d'Edwy Plenel, directeur de la rédaction et chronique de Pierre Georges. L'ouvrage est qualifié de « livre réquisitoire » habité par la « haine » pour lequel « évidemment la justice sera saisie » (2). Une réponse pourtant bien courte qui semble avoir « soulagé » les auteurs selon les mots même de Pierre Péan. « Aucun élément ne contredit les faits reprochés » déclare-t-il le matin du 26 sur France Inter.

Il est vrai que l'inventaire est écrasant. Tout au long du livre Plenel est décrit comme un manipulateur, étouffant des dossiers quand cela l'arrange, faiseur de rois, briseur de carrières au gré de ses intérêts. Ses liens plus qu'étroits avec le « deuxième flic de France », Bernard Deleplace et ses échanges de bons procédés sont dénoncés. De même la déontologie de Jean Marie Colombani est mise à nue. A la façon d'un chef de clan, le directeur du journal monnaye ses relations, son pouvoir de nuisance. C'est ainsi qu'il facture ses services au quotidien gratuit « 20 minutes », proposant de vanter ses mérites dans ses colonnes. Une facture en témoigne. Et lorsque Le Monde attaque l'autre gratuit « Métro » dans un article incendiaire, c'est encore un chantage de sa direction qui se laisse deviner.

Tout va bien Les auteurs accusent les dirigeants du Monde d'habiller les mauvais résultats du journal par une présentation trompeuse des comptes. Des faits d'autant plus choquant que le journal ne s'est pas privé d'épingler Enron ou Vivendi. Le Monde a enregistré en deux ans des pertes dépassant 25 millions d'euros. Quant à la passion de Colombani pour la Corse, elle le fait même adopter illégalement cette région comme lieu de résidence fiscale durant quelques années. Trois millions de revenus annuels déclarés sur cette île qui multiplie les avantages fiscaux ! Jean Maire Colombani sera finalement épinglé par le fisc.

Le malaise Ce livre est assurément un contre pouvoir nécessaire. A qui les journalistes en effet ont-ils de compte à rendre ? Peut-être enfin dans le monde journalistique des langues vont se délier, dénonçant des pratiques connues, les collusions entre journalistes politiques et magistrats, des marchandages... Des remous certes, « pas très jolis » mais indispensables et salutaires pour réconcilier la presse et ses lecteurs, plus que jamais en proie au doute.

Yann Barte (Paris)

(1) « La Face cachée du Monde », Pierre Péan et Philippe Cohen, Mille et une nuit, 634 pages, 24 €.

(2) Outre les deux auteurs du livre, les éditions les Mille et une nuit, l'éditeur Claude Durand, l'Express et son directeur Denis Jeambar feront également l'objet d'une plainte du Monde pour diffamation.