ENTRETIEN


" La logique de partage de l'information est incompatible avec le modèle traditionnel d'autorité "

Ancien manager, Daniel Nguyen Nhon est aujourd'hui conseil en gestion du stress au sein de l'IFAS (l'Institut français de l'anxiété et du stress) et intervient en entreprise dans le domaine du coaching. Pour l'auteur du livre " N'obéissez plus ! ", en faisant le choix du changement d'organisation, le Maroc amorce peut-être là une orientation plus profonde du monde de l'entreprise.

Vous semblez annoncer une révolution dans les relations manageriales. Ne croyez-vous pas que le modèle traditionnel construit sur l'autorité a encore de beaux jours devant lui ?

Rappelons d'abord que le modèle d'autonomie que nous décrivons repose sur un postulat (de plus en plus partagé) : les marchés, les consommateurs sont sollicités par des informations et des offres de toutes parts. Devant cet afflux d'informations, l'acteur qui remporte le morceau est celui qui, non seulement propose des produits ou des services de qualité en répondant au besoin, mais également met en forme et fournit plus de sens, de signification à l'information attachée au produit. En expliquant notamment dans quel système et dans quelle logique s'inscrit le produit, comment il s'articule avec d'autres offres… Par exemple, comment s'articule une prestation de transport avec l'organisation logistique d'une entreprise cliente ou avec sa politique marketing. Comment s'intègre une offre de placement boursier dans la gestion d'actifs ou dans le système de recouvrement des créances. Donner du sens nécessite une synthèse de différentes sources d'information et donc une optimisation de la circulation et de l'échange d'information dans l'entreprise prestataire. La logique n'est pas nouvelle, mais elle s'impose de plus en plus. Or, une logique de partage de l'information dans un système n'est pas compatible avec un modèle de territoire, de performance individuelle et d'autorité.

Dans ce contexte, quels sont les facteurs qui peuvent pousser des entreprises à rester ou à revenir vers le modèle autoritaire ?
Je vois trois facteurs. Aux yeux de certaines entreprises, la meilleure circulation de l'information ne procure pas partout un supplément de valeur ajoutée. Ces entreprises peuvent légitimement considérer que donner du sens à l'information ne leur apporte rien de plus et qu'elles peuvent se contenter de fournir une simple information-produit. Lorsque nous observons l'évolution des mécanismes économiques nous nous rendons compte que ces entreprises prennent un risque à terme. Il se trouvera toujours un meilleur disant en terme de prix ou de qualité. Autre cas : ces nombreuses entreprises qui ont décidé de basculer vers une logique de partage de l'information sans travailler sur les comportements, ni revoir les modes relationnels, reposant depuis toujours sur l'obéissance. Le hiatus provoque un malaise, voire même une forte souffrance psychique chez les salariés de ces organisations. Les enjeux ont changé mais les schémas mentaux sont restés les mêmes. Certaines de ces entreprises font alors machine arrière en catastrophe revenant vers un modèle autoritaire. Une manière pour elles de reprendre leur souffle et d'implémenter correctement le changement. D'autres jurent qu'on ne les y reprendra pas à essayer le modèle d'autonomie. Le problème, c'est que le marché continue de demander du sens à l'information. Le dernier facteur intervient dans des moments particuliers, durant des périodes de crise comme les fusions ou les processus de dissociation d'activités. Les peurs sont alors tellement fortes que le modèle autoritaire peut être vécu comme un repère rassurant, le temps que le processus soit digéré.

Pensez-vous notamment que dans une société traditionnelle comme le Maroc, l'entreprise est prête à rompre avec ce modèle qui reste encore largement répandu ?

La question est : a-t-elle le choix ? Comme je l'ai dit, il se trouvera toujours un meilleur disant en terme de prix ou de qualité. La logique de productivité, qui se satisfait de l'obéissance, a ses limites. J'ai conscience que le défi à relever est important pour le Maroc, notamment au plan de l'éducation et de la formation initiale, mais le pays est parmi les mieux placés en Afrique. Ce n'est pas sans bonnes raisons qu'il caresse l'ambition d'intégrer un jour l'espace économique européen. L'enjeu peut être formulé d'une autre manière : le Maroc souhaite-t-il jouer la carte de la meilleure productivité et se confiner à un rôle de gigantesque atelier de production délocalisé ou aspire-t-il à devenir une puissance économique majeure ? Il reste que le Maroc peut aussi intégrer graduellement ce changement, car ses atouts en terme de productivité ne vont pas disparaître du jour au lendemain.

En quoi l'autorité peut-elle être source de malaise dans l'entreprise ?
L'argument d'autorité est la chose la plus mal vécue dans un système. " C'est comme ça et pas autrement, parce que je l'ai décidé ! ". L'autorité rejette la capacité créatrice et l'autonomie du collaborateur. On ne lui demande pas de réfléchir, mais d'exécuter.

Comment l'afflux de l'information a-t-il changé la donne entre managers et collaborateurs ? L'information était traditionnellement l'un des attributs du manager : le chef est le chef parce qu'il sait, lui. Les modes de divulgation de l'information comportaient tous une dimension visant à rappeler l'ordre des choses hiérarchique. Avec le bombardement d'information auquel nous sommes maintenant soumis, ce n'est plus possible. Le collaborateur a de plus en plus souvent l'information avant le manager. Il est devenu un nœud de circulation de cette information qui autrefois ne faisait que descendre. De ce fait, il a pris du pouvoir. Ce qui implique pour le manager de revoir les sources de sa légitimité. Prendre du temps pour se demander " En tant que manager, à quoi je sers ? " me semble non seulement judicieux, mais aussi indispensable. Vous parlez de " double contrainte " à propos de ces managers très directifs qui exigent paradoxalement de la part de leurs collaborateurs autonomie et initiative.

N'y a-t-il pas une demande aussi contradictoire de la part des collaborateurs partagés entre leur désir d'autonomie et leur besoin de cadres ? Certainement. Dans la posture de collaborateur, l'autorité est confortable. Elle le dispense de se poser des questions, de réfléchir et de se remettre en cause. Le même individu peut souhaiter à la fois le confort de l'autorité et les avantages de l'autonomie. La nature humaine est ainsi faite qu'elle porte fréquemment les contradictions les plus flagrantes. En fait, l'autorité est confortable à court terme, en faisant disparaître l'anxiété du collaborateur se demandant ce qu'il a à faire dans l'immédiat. L'autonomie, même si elle plus " stressante " à court terme, devient beaucoup plus confortable à moyen terme. Elle permet une meilleure adaptation aux différentes situations. Le collaborateur saura en outre non seulement ce qu'il faut faire mais pourquoi il doit le faire. L'enjeu, dites-vous, est de mettre plus d'intelligence dans les tâches et le travail.

Y aurait-il une opposition obligée entre autorité / obéissance et intelligence ?
Je ne poserais pas la question en ces termes, car la logique d'obéissance a permis de bâtir des systèmes sophistiqués. Elle a jusqu'alors bien fonctionné. Mais dès lors qu'il s'agit de digérer une masse importante d'information, de la traiter et d'y apporter du sens, le système " intelligent " en fonction de cet objectif est celui de l'autonomie. Il n'y a donc pas de mode intrinsèquement intelligent, mais des approches intelligentes en fonction d'un objectif.

Qu'est-ce qu'une entreprise moderne selon vous ? Une entreprise qui sait s'adapter aux besoins du marché et moduler son organisation en conséquence. Aujourd'hui, le marché demande un produit, une information et du sens. L'entreprise moderne est celle qui en tire les conséquences à tous les niveaux et qui saura s'adapter une nouvelle fois lorsque les enjeux auront changé

La révolte, une chance pour l'entreprise ?
(suite)
La vie Economique, Décembre 2001
presse-media.com
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