
Arrivée au Maroc comme assistante médicale en 1950, elle n'en
est plus repartie. Depuis près de 50 ans, Solange Marmaneu règne
sur "La Corrida" où elle a vu défiler tous les VIP
du Maroc et d'ailleurs.
Assise sous une énorme tête de taureau, une femme prend le micro : « En 1950 lorsque Solange Marmaneu est arrivée à Casablanca, il n’y avait pas encore de portables ». Un Curieux préambule en direction des journalistes qui se sont déplacés nombreux ce dimanche soir 26 octobre à La Corrida. Les appareils photos crépitent et les portables, il est vrai, sonnent de tout coté. Solange, vêtue de rouge orange, trône au bout du restaurant, sereine, attentive. Elle fête ses 90 ans. Ses amis sont là, quelques parents, des clients fidèles aussi sans doute, des journalistes, des cameramen de la 2M, de la RTM et l’auteur Abdellatif Hissouf venu présenté la biographie de la vieille dame… Une centaine de personnes entassées dans le décor typiquement espagnol du petit restaurant de la rue Gay Lussac. Quelques absents aussi, Jamel Boushaba, l’ancien gérant des lieux. Dehors la pluie arrose le joli jardin de la Corrida. L’hommage continue, résumé de la vie d’une française à Casablanca, tandis que résonnent au loin les sirènes annonçant, pour le lendemain, le début du ramadan.
« Casablanca, c’était Paris… »
C’est
précisément durant ramadan que Solange est arrivée au
Maroc. C’est en tout cas l’impression de la vieille dame «Il
y avait de la musique partout et les gens chantaient ». Enjolivés
ou non ses souvenirs annoncent déjà son histoire d’amour
avec le Maroc : « Je me souviens de l’odeur d’épices
à ma descente d’avion ». C’était il y a 53
ans.
« Je suis arrivée à Casablanca le 1er juillet 1950, vers
minuit, avec un contrat de travail d’un an, comme assistante en chirurgie
à la clinique des Palmiers. Et je suis toujours là… »
Solange reste rêveuse. Assise à l’une des tables de son
restaurant, elle déroule le fil des événements qui l’ont
menée ici. Une simple annonce dans « Le Monde Médical
» avait décidé de sa nouvelle vie : on recherchait une
assistante à Casablanca. « Je savais à peine où
se trouvait le Maroc ! M’installer là bas, je n’y songeais
même pas. Puis il a plu à Bordeaux, d’une façon
terrible. Quinze jours ininterrompus. L’annonce était toujours
là. Je suis finalement partie ».
Solange a le sourire plein de nostalgie lorsqu’elle se souvient du Casablanca
de l’époque. « Casablanca c’était Paris, «
le petit Paris » comme on l’appelait alors. Les femmes étaient
plus élégantes qu’à Paris, plus soignées.
Elles assortissaient leur robe à la couleur de leur voiture, de belles
voitures qu’on ne trouvait pas en France, des Mercedes, des Cadillac
qui côtoyaient des charrettes tirées par des chevaux. Il y avait
des rallyes automobiles, un cynodrome... C’était beau Casablanca…
»
Solange se souvient des avenues propres et animées, des cabarets, le
Don Quichotte, Le Negresco et ses travestis… la sympathie des gens «
qui vous saluaient sans vous connaître », pour le plaisir simplement
: « On ne voit pas ça en France !».
Depuis
quelques années la vieille dame se déplace difficilement. Elle
ne sort presque plus et sa vue a baissé. « J’ai 90 ans,
vous savez ? »
Mais la mémoire de la dame reste intacte. Elle se souvient de tout.
De sa ville natale Tourcoing, des ses études à Lille, de son
métier de sage-femme puis d’institutrice durant la seconde guerre
mondiale, du massacre des enfants de sa classe sous les bombardements allemands,
de l’exode, de son court emprisonnement après la libération
pour avoir aider des femmes françaises à accoucher de bébés
aux profils jugés trop « allemands », de son engagement
dans « l’American Red Cross », de ses divers emplois alimentaires…
et bien sûr des débuts de sa nouvelle vie casablancaise.
« Je suis devenue infirmière
des arènes de Casablanca »
Qui se souvient encore des arènes de Casablanca ? Beaucoup de jeunes Casablancais sans doute n’en ont jamais entendu parler. « Elles étaient très belles » se souvient Solange qui n’a pourtant jamais eu la passion des corridas. Tout au plus une curiosité qui l’a menée à assister à des spectacles à Oran puis Tanger. En 1953, un certain Don Vicente Marmaneu, Espagnol, vient ressusciter les arènes de Casablanca, alors à l’abandon. C’est là où Solange, devenue infirmière des arènes, rencontre son futur mari : « J’entre à l’infirmerie, un bonhomme en sort. Je me dis : celui-là il sera pour moi ! » Le directeur des arènes devient en effet peu de temps après son compagnon de vie. A l’époque, Solange aime tout ce qui entoure les corridas : le spectacle, la musique... Elle n’a assisté heureusement à aucun accident grave, tout au plus à un « torrero déculotté » par un taureau. Mais depuis, elle ne veut plus entendre parler de corrida, évoquant la souffrance animale. Les arènes organisaient toutes sortes de spectacles : concerts, concours hippiques… C’est justement à l’occasion d’un de ses concours que Solange rencontre le futur roi Hassan II. Le prince Moulay Hassan venait de remporter le 1er prix. « M. Marmaneu du champagne pour tout le monde ! » aurait-il dit. Solange conservera toute sa vie une admiration indéfectible pour le roi, rejetant toutes les critiques à son encontre : « c’est si difficile de juger… » lance, en guide d’explication, Solange pour qui la politique semble d’une opacité absolue.
La belle époque de « La Corrida »
En
1958, Solange apprend que le restaurant « les Palmiers » est à
vendre. C’est ici même qu’elle avait déjeuné
pour la première fois à Casablanca. Elle avait été
charmée par le jardin et ses palmiers. Le jeune couple saute sur l’occasion,
rachète le restaurant et le rebaptise « La Corrida ».
Tous les grands noms du monde de l’art et du spectacle vont alors se
succéder dans la petite villa de la rue Gay Lussac, souvent après
le spectacle, du théâtre municipal ou des arènes, deux
lieux mythiques aujourd’hui détruits. Le livre d’or est
à cet égard éloquent. Joséphine Baker, Dario Moreno,
Michel Simon, Jean Delannoy, Eddy Mitchell, Jean Marais, Pierre brasseur…
La liste est interminable. Brigitte bardot, Françoise Sagan, Aznavour,
Juanito Valderrama… Solange a un petit mot pour chacun : Charles Trenet
« avec qui j’ai réalisé que nous avions le même
âge », Arletty « qui est venu ici fêter ses 75 ans
», Jacques Brel « que j’adore »… Fernandel «
quel sale caractère celui-là ! », Jean Piat « mon
cousin », Bernard Blier « qui venait très souvent »,
Ben Bella et Ben Barka « ils ont mangé à la même
table. Si j’avais su qu’il finirait dans une cuve d’acide
comme j’ai vu sur TV5… » Solange avoue regretter de ne pas
l’avoir fait signer son livre d’or. Tino Rossi « quel bébête
celui-là ! ». Imitant le chanteur d’un air niais : «
c’est du champagne ? » (rires). Sacha Distel « la rue était
noire de monde, la police a même du intervenir ce soir-là ».
Solange montre une photo d’elle tenant les grilles du restaurant poussées
par une horde de fans. Yves Saint Laurent « arrivé d’Alger
avec son père. Je ne sais pas ce qu’a mon fils, disait le père,
il dessine tout le temps des robes ! ». Et puis ce sont les toréadors,
les danseurs, toute la scène flamenca… Luis Miguel Domingin,
Manolete, Morenito de Cordoba… et les politiques : André Azoulay,
Moulay Ahmed Alaoui «qui venait très souvent », Moulay
Abdallah et tous les ministres du Palais… le général Oufkir,
Driss Basri… même Mohammed V et Hassan II avec qui Solange se
souvient avoir eu un accrochage. « Vous savez à qui vous parlez
? » lui avait répondu le futur roi. « Je lui avais répondu
qu’à plus forte raison, si vous êtes prince vous devez
savoir que… » Solange refuse de dévoiler la suite. «
quand même, je ne peux pas, il est musulman… ». Tout le
monde passait alors à la Corrida, des hommes d’affaires, des
diplomates, des avocats et même des membres de l’ETA « qui
chantaient le poing levé », des bandits, des mafiosi… «
C’était ça Casablanca à l’époque !
»
Skhirat, l’arrêt de mort des arènes
1971.
Cette année là, la vie de Solange va basculer. « On était
dans une pièce à préparer le repas. Des soldats sont
entrés, nous ont fait sortir et ont commencé à tuer tout
le monde à la mitrailleuse ». C’est le terrible coup d’Etat
de Skhirat. Solange se souvient encore des ordres « Couche toi ou je
te tue ! », « Les mains sur la tête ! », « Avance
! ».
C’est dans cette tuerie que Solange perd son mari. En voulant faire
un garrot à l’ambassadeur de Belgique à l’artère
fémorale touchée, Don Vicente Marmaneu tombe sous trois rafales
de mitrailleuse.
« Moi j’étais près du roi Hassan II. Un petit garçon
est venu dans mes bras, l’actuel roi Mohammed VI, et m’a dit :
ils vont aussi tuer papa ? Hassan II a alors présenté sa main
avec son chapelet et a dit « tu ne reconnais pas ton roi ? ».
Les tueurs se sont prosternés ». Solange s’interroge encore
sur cet événement historique. « L’association des
parents des victimes de Skhirat m’a envoyé une lettre un jour
en m’informant que la France avait organisé ce massacre et allait
être attaquée devant le tribunal international ». Malgré
ses doutes, Solange ne peux s’empêcher de voir un rapport entre
Skhirat et la « marocanisation » qui a suivi. « Tous les
patrons, propriétaires, industriels, commerces…devaient être
marocanisés. Les Français ont commencé à partir.
J’ai perdu toute ma clientèle mais j’ai conservé
mon restaurant. Une exception que le roi a faite pour moi ». La même
année, les arènes étaient démolies… «
1971… une mauvaise année ! » soupire Solange.
Une époque révolue ?
Aujourd’hui
Solange fait de la résistance face aux promoteurs. Ils sont nombreux
à vouloir racheter « la Corrida » pour faire pousser des
immeubles. Solange ne cèdera pas, « à cause des palmiers…
» dit-elle.
Mais il ait une autre raison que Solange ne cite pas : Malika. Un oubli sans
doute. Arrivée vers 6 ans, Malika est pourtant selon son expression
« comme sa fille adoptive », « travailleuse, courageuse
». Malika a toujours appelé sa « mère », «
madame » et a consacré sa vie à la servir, elle et le
restaurant. C’est elle ce soir encore à l’anniversaire
qui accueillait les invités, les journalistes, préparait les
plats… A plus de 40 ans aujourd’hui, Cette « fille adoptive
» qui n’aura pas même droit à une ligne dans la biographie
consacrée à Solange, ne constitue-t-elle pas une raison aussi
valable qu’un palmier de ne pas vendre la Corrida ?
Yann BARTE
(*)
La Corrida ou Vie d’une française à Casablanca,
Abdellatif Hissouf. 130 pages – 80 DH.
Ce livre, édité à compte d’auteur, retrace dans
un style maladroit la vie de Solange Marmaneu. Quelques poèmes naïfs,
et des dédicaces repris du livre d’or terminent l’ouvrage.
Le livre reste un témoignage utile à la mémoire de Casablanca.