Après le rêve brisé, l'attente...
Alors, toi aussi t'as «duré» ? C'est la question consacrée. C'est dire combien le Maroc est perçu comme le pays de l'attente. De retour à Casa, ces Africains en fin d'aventures sont nombreux à avoir renoncé à passer de l'autre côté, de cette façon du moins. Ils «durent», autrement dit, ils survivent, en attendant... un bateau en partance de Casa, des moyens plus légaux de partir ou un sauf-conduit qui les ramènera au pays. Alors, en patientant, ils vivent de petits boulots. Ils achètent des bijoux en gros à Derb Sultan, fabriquent eux-mêmes quelques gris-gris et talismans et les revendent dans la rue. lls envoient des marchandises au pays (babouches, vêtements...) en retour d'argent...
Il y a toujours aussi - il faut bien survivre - un petit business pas très légal avec diverses agences ou administrations marocaines. Certains reçoivent aussi des mandats de leur famille. On compte même quelques étudiants désargentés sur le marché des petits boulots : «j'ai dû abandonner mes études d'archi. Je ne pouvais plus payer les 500 DH par mois. Aujourd' hui, j'aide les "mamans sénégalaises" qui commercent avec Dakar», raconte Youssef. Quelques-uns ont trouvé un filon original : «j'ai été contacté pour jouer le rôle d'un Zoulou, raconte Pape Madiethe, Sénégalais, qui n'a pourtant pas le profil. J'ai tourné deux semaines à Ouarzazate pour un film italien. 400 DH par jour !». «On m'a demandé de jouer le rôle d'un clandestin pour un film marocain», raconte aussi Housman qui en a presque fait aujourd'hui son métier.
La mendicité n'existe pas. La solidarité
est une bien meilleure réponse. La prostitution,
elle, reste peu fréquente chez les filles. La concurrence - il faut bien le
dire - est rude. Beaucoup souhaitent rentrer au pays, mais n'ont plus l'argent
nécessaire ou se voient refuser un sauf-conduit.
C'était le cas de nombre de Sénégalais, «coincés». A quelques jours des élections,
comme par miracle, les sauf-conduits ont été distribués à raison d'une quarantaine
par jour. «Une hypocrisie, explique Malik. Un coup de pub pour Abdou
Diouf !».
Le contact avec le pays d'origine reste vivace. Il est maintenu par ceux qui
arrivent fraîchement du pays, par les lectures de la presse quotidienne
marocaine, par RFI et par le contact téléphonique régulier avec la famille
qu'il faut bien rassurer. On leur raconte les déceptions. Que non, le
Maroc n'est pas la «petite Europe» que l'on imaginait. Mais qu'on se
débrouille. Demain peut-être. On attend. On n'a pas d'autres occupations qu'espérer,
attendre, toujours attendre...
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Journal
Le Journal 3/9 juin 2000
ELDORADO Terminus Tanger
La politique restrictive de l'Europe
pousse de plus en plus d'Africains subsahariens à la clandestinité.
Ne pouvant ni passer en Europe, ni même rentrer chez eux (faute d'argent ou de sauf-conduit), beaucoup "survivent" de petits boulots.
Les premières grandes vagues d'étudiants africains datent des années 60. Les accords bilatéraux avec le Sénégal donnaient le coup d'envoi. On venait alors ici s'inscrire dans des filières qui n'existaient pas encore en Afiique noire.
Ce n'est que depuis le début des années 80 que le Maroc est devenu un pays de transit pour les candidats à l'Europe. Sans doute, le nombre des immigrés clandestins est-il encore appelé à s'accroître dans les années à venir, avec la crispation de l'Europe et sa politique restrictive de délivrance des visas. Avec la mondialisation et la libre circulation des biens et des personnes, ce sont les restrictions les plus strictes à la circulation que nous voyons s'installer! Paradoxe ? Les mots n'ont pas toujours le même sens au Nord et au Sud. Quatorze kilomètres seulement séparent le Maroc de l'"Eldorado" espagnol, celui-là même qui, il y a quelques mois, chassait ses travailleurs marocains sous le regard complice de ses forces de l'ordre. "J'étais frappé, leurré par ces quelques kilomètres qui séparent le Maroc de l'espagne. Pour moi, c'était la distance Saint-Louis - Bango que je faisais quelquefois en footing" raconte Malik. A tort ou à raison, l'Europe attire. Elle séduit à travers les images qu'elle véhicule, notamment par la télé. A travers aussi le retour au pays de ceux qui ont réussi. Comme ces émigrés du Sénégal : « On les appelle les ''Modou Modou", les "venants". Quand on les voit arriver dans leurs belles voitures, chaine en or veste en cuir, maillot des grandes équipes européennes, c'est la réussite que l'on voit. Ils dépensent beaucoup, ils sont les chou-chou du quartier. Les filles leur font les yeux doux. Ils sont respectés. Et on se dit pourquoi pas nous ? ». Mais pour beaucoup, la route se terminera à Tanger..
Appel d'air
Appâtés par les richesses insolentes de l'Occident, ils sont prêts à tout. Marocains comme Africains subsahariens. Il n'y a qu'a lire ces faits divers désormais courants dans la presse : un gamin à moitié congelé, le tympan perforé, surpris caché sous le châssis d'un camion dans une station service de Grenade ou les exploits de ce "harag", caché dans un frigo durant 72 heures! Les zodiacs sont désormais trop voyants. Les choix deviennent extrêmes. Et quoi de plus naturel que cette aspiration à une vie meilleure, le besoin de rejoindre un parent !
Des rêves simples : "entrer en Europe, bâtir une maison, me marier", "rejoindre mes frères", "ma mère", "faire des affaires" et qu'importe souvent le pays : Allemagne, Italie, France, Espagne...
Interrogés,
ces "aventuriers" comme ils s'appellent
entre eux, nous content tous la même histoire, les mêmes drames.
l'arnaque des guides, les violences des autorités
marocaines, espagnoles, algériennes, les tentatives à répétition,
les agressions, les viols et bien souvent la prison : celle de Tanger, de
Tétouan, d'Oujda.
Tous ou presque arriveront par l'aéroport de Casa. De là, ils
partiront pour Tanger à la recherche d'un contact ou de leur contact,
s'ils en ont. Quelquefois, l'intermédiaire est en prison. Plus souvent
encore, il n'est simplement pas au rendez-vous. Les allers-retours entre Casa
et Tanger sont alors fréquents. On est loin de cette mafia ultra-organisée,
huilée comme une belle mécanique dénoncée par
la presse. Tout est au contraire brouillon, incertain.
DOSSIER (1ère PARTIE)
Terminus Tanger
Parcours de tous les dangers : De la désespérance à
la révolte
Casa : un petit coin de Sénégal au coeur de la médina
Témoignages:
Le racisme au quotidien
"Train
d'enfer"
Défrichage,déchiffrage
- Africain, moi ?
Entretien : spécialiste
des migrations
"Périple: "
On voyait les lumières de l'Espagne"
DOSSIER (2ème PARTIE)
Etudiants
: Des sirènes du privé au fausses notes de l'intégration
lAssociations,
syndicats, foyers... La préférence communautaire
lLe cjhoix du maroc :
Ils étudient, ils travaillent
Etudiants "africains"
au Maroc, aujourd'hui journalistes