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TEMOIGNAGE « La mer était très agitée. On voyait les lumières de l’Espagne. Ca semblait tout près ! »

« Lorsque j’ai débarqué au Maroc, j’avais en poche 600.000 francs CFA (soit un peu moins de 10.000 DH). A l’aéroport, beaucoup d’Africains, pourtant en règle, glissaient des billets de 200 ou 300 F dans leur passeport, de peur d’être refoulé. C’est en arrivant dans la vieille médina de Tanger que j’ai été frappé par le nombre d’Africains présents ici. J’ai pris un petit hôtel et ai très vite été mis au parfum de la situation au Maroc, des guides, des routes… C’est un intermédiaire ivoirien qui m’a mis en rapport avec un guide marocain. Ce guide m’a demandé 5.000 DH. 2.000 devaient aller aux militaires espagnols, 200 en nourriture et 300 en transport. Les guides gardaient le reste.

"Nous sommes partis
à quinze, de nuit"

Deux grands taxis nous ont déposé à une dizaine de kilomètres de Tanger. Deux fiats allaient prendre le relais. Dans chacune des voitures, cinq ou six prenaient place sur les sièges et deux passaient dans le coffre. Nous avons ensuite été laissé dans une forêt, à trois kilomètres de Castillojo. Les guides ne sont revenus que le lendemain à 10 h du soir, avec du pain, de l’eau et des sardines. Nous avons marché, nous cachant à chaque passage de voiture, jusqu’à la montagne qui faisait face au grillage espagnol. L’endroit même où les guides devaient payer les militaires.

Une fois de plus, nos guides nous ont laissé et ne sont revenus que la nuit suivante. Nous nous étions vraiment cru abandonnés, cette fois ! Ca a été un soulagement. Nous avons descendu la montagne et avons dévié le camp marocain. Les guides portaient des scies à métaux et des tenailles. Nous étions près du but et tout excités. Nos cœurs battaient. Chacun pensait à son avenir. Les guides nous ont demandé d’attendre, le temps de payer les militaires espagnols et de couper les grillages.

En fait, ils ont fui. Si il n’y avait pas eu les Espagnols, les guides nous auraient probablement ouverts le grillage. Mais ils étaient là et les guides ont préférés empocher l’argent prévus pour les militaires. Nous avions quand même attendu jusqu’à 4h30 du mat et puis nous nous sommes sauvés, ne connaissant ni la route, ni la montagne. Des militaires marocains nous ont surpris et nous ont pris en chasse. J’ai couru presque vingt minutes et puis je suis tombé. Un militaire m’a frappé. Je lui disais en espagnol « me gustaria hablar contigo. Por favor, dejame ».

"Menottés, nous avons pris le train
au milieu des vacanciers français et espagnols"

Il me répondait par des coups de bâton. Deux autres se sont joint à lui pour me frapper. Je ne comprenais pas. Je n’étais pas dangereux. « Menottés, nous avons pris le bus et le train au milieu des vacanciers français et espagnols » J’ai été mis au camp. Le lendemain j’avais des menottes. J’en avais les larmes aux yeux. C’était la première fois, comme tout le monde là bas, tous ces « aventuriers » qui ne sont animés que par le désir d’aider leur famille. Car les bandits, eux, sont restés au pays !

Nous sommes passés au tribunal de Tétouan. Nous pensions à un jugement et chacun préparait ses arguments. Le juge s’est contenté de prendre nos noms, nous interdisant de parler et nous nous sommes tous retrouvés en prison. La prison de Tétouan comptait 160 Africains et chaque jour une vingtaine d’entre nous était balancé sur la frontière algérienne. Nous étions 19 dans une cellule de 4m sur 2, puante à cause des toilettes qui trônaient au milieu, sans rideau. Nous mangions à 9h le matin et 9h le soir, toujours une soupe infecte et du pain.

Une semaine plus tard, nous étions une vingtaine à partir vers Oujda. Menottés, nous avions pris le bus puis le train au milieu de vacanciers français et espagnols. Nous étions sales. Les gens se bouchaient même le nez à notre passage. Nous avons été mis à 10 dans un compartiment de 8 places. Une façon pour la police qui nous accompagnait d’empocher l’argent prévu pour quatre billets. Elle faisait de même pour la nourriture : c’était à nous d’acheter. Certains n’avaient plus rien, ceux qui avaient été agressés ou avaient trop « duré » au Maroc. Alors on partageait. La police qui parlait à peine le français, nous regardait comme des illettrés. Ca nous faisait rire. Nous jouions le jeu. Arrivés à la gare d’Oujda, nous avons été exhibés comme des moutons, avec nos menottes. Je me souviens avoir échangé un regard avec une très belle jeune fille ce jour-là. Je crois qu’elle comprenait.

"Nous sommes arrivés crevés
à la prison d’Oujda"

Nous avons dû rester debout dans une cellule, de 7 heures du mat jusqu’à 13 h. La cellule était trop sale. Elle puait la pisse. A 15h, on est venu nous chercher. Chacun s’éloignait de ses amis. Car lorsqu’ils soupçonnaient des liens d’amitié, ils nous séparaient, systématiquement. Arrivés en fourgonnette, à 400 m de la frontière algérienne, ils nous ont dit : « Yallah ! » montrant la petite ville de Magnania.

Certains alors sont partis en Algérie, d’autres comme moi sont retournés au Maroc. Nous avons refait le trajet du train à pied. Beweké, Naima où nous avons fait une halte. Certains Africains du deuxième groupe avaient été arrêtés. Des villageois les avaient invités à manger et avaient appelé les flics. Ils ont alors une récompense en dirhams. Chaque Africain représente, pour la police, de l’argent versé par les autorités espagnoles qui financent l’expulsion. Nous avons passés quatre stations. 270 km de marche. Six jours ! A Taouret nous avons pris un train de marchandise, puis plus tard un train de voyageurs. Les contrôleurs de train, compréhensifs, ne nous faisait payer que l’amende, sans nous dénoncer.

« On s’est déshabillé dans le froid
et on a enfilé nos gilets de sauvetage »

A Tanger, j’ai récupéré mon argent qu’on devait m’expédier si j’étais passé de l’autre côté. Deux jours après je reprenais contact avec des guides. « La deuxième fois sera la bonne ! » me disait-on. Après quelques rendez-vous ratés, j’ai décidé de passer par la mer. Je n’avais plus confiance dans les guides. Avec quatre autres africains nous avons été à Tétouan acheter des gilets de sauvetage à 500 DH. A Tanger, c’était trop risqué ! Le vendeur nous a souhaité bonne chance. Ca le faisait rire. La bas, ils ont l’habitude ! On ne faisait pas vraiment touristes américains ! A Martil, nous avons pris un hôtel et avons joué les touristes. Une journée sur une plage privée. Nous avions acheté des lunettes de soleil. Nous draguions…

Puis le soir nous sommes descendus près des grottes. La mer était très agitée. On voyait les lumières. Ca semblait tout près. A 200 m en hauteur, il y avait le camp militaire marocain. On s’est déshabillés dans le froid. On a enfilé nos gilets et mis toutes les fringues dans notre sachet en plastic. Nous avons fait nos prières et nous nous sommes serrés la main. Pendant la traversée je pensais à ma famille, à ma mère, à mon petit bébé. J’ai nagé pendant presque deux heures. L’eau était froide. Avec le gilet, je ne pouvais pas bouger ma nuque. Arrivé sur la plage, j’ai du attendre 45 minutes mes amis. Deux d’entre eux avaient perdu leurs vêtements. L’un à cause d’une crampe, l’autre à cause d’un filet mal attaché.

"Les Espagnols n'ont pas tenu parole
et nous ont livrés aux Marocains"

Nous nous sommes trouvés ensuite face à deux routes. L’une éclairée, l’autre non. Nous avons choisi la deuxième, la mauvaise. Elle menait droit à un camp militaire espagnol ! C’était fini ! C’est une femme en tenue de marin qui a donné l’alerte et nous n’avons pas fui. Les militaires nous ont offert café, whisky et couverture et nous ont assuré nous envoyer au camp de réfugiés. Ils n’ont pas tenu parole et nous ont livrés aux Marocains. C’était reparti ! Les Marocains ont détaché nos lacets pour nous attacher les mains. Ca faisait rire les Espagnols. Ils nous frappaient, nous insultaient aussi.

Fnideq, Tétouan, Oujda. Et un mois de prison. Les lois avaient été renforcées depuis le nouveau roi. C’est là que j’ai appris la mort d’un ami, Dieng. Tué par des militaires algériens. Nous étions 85 dans la « cellule 3 » de la prison d’Oujda. Il y avait des voleurs qui prenaient 6 mois, des homosexuels, enfermés pour 2 ans et des criminels qui devaient rester 10 ans. Il y avait un Marocain qui chantait des chansons de Shahrukh khan et puis Mostapha, le chef de la cellule qui était là parce qu’il avait été surpris dans une relation homosexuelle. C’est lui que nous avions élu. Il nous mettait en rang, comptait les prisonniers…

Il y avait des problèmes entre les Nigériens et les autres Africains. Beaucoup se battaient. Il y avait surtout des problèmes de place. Chaque nuit était un combat. Seuls les anciens étaient bien couchés. Il n’y avait pas de place pour tous. Les nouveaux ne pouvaient pas s’allonger pour dormir. Moi je dormais sur une planche au-dessus de la porte. Et puis il y avait toujours une queue de deux heures pour aller aux toilettes. Et toujours cette impossibilité de se laver, durant un mois !

Malik a ensuite fait deux autres tentatives avant d’arriver, en janvier dernier, à Casablanca. Aujourd’hui, il « se débrouille », commerce entre le Sénégal et le Maroc. Et espère toujours partir…

Propos recueillis par Yann Barte

DOSSIER (1ère PARTIE)


Terminus Tanger

Parcours de tous les dangers : De la désespérance à la révolte


Casa : un petit coin de Sénégal au coeur de la médina


Témoignages: Le racisme au quotidien

"Train d'enfer"

Défrichage,déchiffrage - Africain, moi ?

Entretien : spcialiste des migrations

"Périple: " On voyait les lumières de l'Espagne".

DOSSIER (2ème PARTIE)

Etudiants : Des sirènes du privé au fausses notes de l'intégration

lAssociations, syndicats, foyers... La préférence communautaire

lLe cjhoix du maroc : Ils étudient, ils travaillent

Etudiants "africains" au Maroc, aujourd'hui journalistes

 

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